Médias électroniques en Mauritanie : après la multiplication des sites, le défi de la qualité

mar, 11/08/2026 - 22:14

Il suffit aujourd’hui de prendre son téléphone pour mesurer à quel point les habitudes médiatiques des Mauritaniens ont changé. L’information est partout, tout le temps. Elle arrive sur les écrans avant même que les journaux aient eu le temps de la commenter. Les sites d’information se multiplient, les réseaux sociaux accélèrent la circulation des nouvelles et, en quelques minutes, un événement peut être repris par une multitude de plateformes.

Mais derrière cette abondance se cache une question essentielle : produisons-nous réellement davantage d’information, ou produisons-nous surtout davantage de reprises ?

C’est l’une des questions que pose, en filigrane, le rapport annuel de la Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel (HAPA) consacré à l’année 2025.

Le constat de la HAPA est sans détour : la Mauritanie compte environ 293 sites électroniques d’information, mais près de 70 % d’entre eux ne produiraient pas de contenu véritablement original et professionnel. Une grande partie se contente de reprendre, parfois presque à l’identique, des informations déjà publiées par d’autres médias, en Mauritanie ou à l’étranger.

Le chiffre interpelle. Mais il mérite surtout d’être compris.

Car derrière chaque site, il y a souvent une histoire. Certains ont été créés avec très peu de moyens, parfois par un journaliste seul ou par une petite équipe. Beaucoup évoluent dans un marché publicitaire étroit et doivent composer avec des ressources humaines limitées. Demander à ces médias de produire quotidiennement des reportages, des enquêtes et des analyses approfondies sans leur donner les moyens nécessaires serait donc quelque peu irréaliste.

Cela ne signifie pas pour autant que le problème n’existe pas.

Il suffit de parcourir quelques sites au même moment pour constater à quel point une même information peut être répétée d’une page à l’autre. Même titre, même source, parfois même formulation. On a alors l’impression d’avoir devant soi une multitude de médias, alors qu’il ne s’agit parfois que d’une seule information reproduite plusieurs fois.

C’est là que la différence entre quantité et diversité devient importante.

Avoir 293 sites ne signifie pas nécessairement disposer de 293 sources d’information.

La véritable diversité commence lorsque les rédactions enquêtent, interrogent leurs propres sources, se déplacent sur le terrain, vérifient les documents et apportent quelque chose de nouveau.

Le rapport de la HAPA établit d’ailleurs une distinction intéressante entre les différentes catégories de sites. Une première catégorie, représentant environ 10 % des sites actifs, produit une vingtaine de contenus par jour, avec une part importante de production propre ou de reprise réalisée selon des standards professionnels. Une deuxième, estimée à environ 20 %, produit moins et respecte de manière plus inégale les exigences professionnelles. Quant à la troisième catégorie, la plus importante, elle produit peu de contenu original et repose essentiellement sur la reprise des informations publiées ailleurs.

Ces chiffres ne devraient pas être considérés comme une condamnation de l’ensemble de la presse électronique. Ils devraient plutôt servir de point de départ à une réflexion collective.

Car le problème est aussi économique.

Créer un site est devenu relativement facile. Construire une rédaction capable de fonctionner durablement est beaucoup plus compliqué.

Il faut payer des journalistes, financer les déplacements, disposer de matériel, assurer la vérification des informations, former les équipes et, surtout, donner aux journalistes le temps nécessaire pour faire leur travail.

Un journaliste qui doit produire plusieurs articles par jour aura forcément moins de temps pour enquêter sur un dossier pendant plusieurs jours.

C’est aussi pour cette raison que le développement du journalisme d’investigation mérite une attention particulière.

La Mauritanie ne manque pas de sujets qui mériteraient d’être étudiés en profondeur : finances publiques, économie, éducation, santé, environnement, énergie, infrastructures, services publics ou encore gouvernance.

Mais une enquête sérieuse ne se construit pas en quelques heures.

Elle commence souvent par un document, un chiffre qui interpelle, un témoignage, une question qui reste sans réponse. Ensuite viennent les vérifications, les recoupements, les entretiens et, lorsque cela est nécessaire, la confrontation avec les personnes ou institutions concernées.

Le journalisme d’investigation n’est pas une chasse aux scandales. C’est avant tout une manière de chercher ce qui n’apparaît pas immédiatement.

Et cette pratique mérite d’être encouragée en Mauritanie.

Mais il faut également donner davantage de place au journalisme d’analyse et à la presse spécialisée.

Nous avons besoin de médias qui ne se contentent pas de dire qu’une décision a été prise, mais qui expliquent ce qu’elle signifie. Pourquoi cette décision maintenant ? Qui peut en bénéficier ? Qui peut en subir les conséquences ? Que peut-elle changer dans les mois ou les années à venir ?

C’est précisément le rôle de l’analyse journalistique.

De la même manière, un pays qui évolue rapidement a besoin de journalistes capables de se spécialiser. L’économie, l’énergie, les finances, l’éducation, la santé, l’environnement, les nouvelles technologies ou les relations internationales sont devenus trop complexes pour être traités uniquement sous l’angle de l’actualité immédiate.

Le journaliste spécialisé n’a pas besoin de se transformer en professeur ou en expert académique. Mais il doit connaître son sujet, savoir lire les documents, comprendre les chiffres et surtout savoir poser les bonnes questions.

C’est cette spécialisation qui peut donner aux médias une véritable valeur ajoutée.

Et c’est ici que la responsabilité des pouvoirs publics apparaît.

Si nous voulons une presse plus professionnelle, nous devons aussi accepter l’idée qu’elle a besoin d’être accompagnée.

Le soutien public à la presse peut et doit probablement être renforcé, mais il devrait être pensé comme un outil de développement du secteur. Un soutien transparent, fondé sur des critères professionnels, capable d’aider les rédactions à investir dans les journalistes, le matériel, les enquêtes et la formation.

Car le meilleur investissement dans la presse reste celui qui est fait dans les compétences humaines.

Les journalistes ont besoin de formations régulières en écriture numérique, vérification des informations, investigation, analyse, journalisme spécialisé, photographie, montage, gestion des rédactions, déontologie et, désormais, utilisation responsable de l’intelligence artificielle.

Pourquoi ne pas aller plus loin ?

Si les structures existantes ne suffisent pas à répondre à ces besoins, la Mauritanie pourrait réfléchir à la création d’un véritable institut des médias et de la communication numérique.

Un institut ouvert aux jeunes journalistes, mais aussi aux professionnels déjà en activité qui souhaitent mettre leurs compétences à jour. Un lieu où l’on apprendrait non seulement à écrire un article, mais aussi à enquêter, vérifier une information, analyser des données, travailler avec des outils numériques et comprendre les nouveaux usages du public.

Ce serait moins une dépense qu’un investissement dans l’avenir.

Car le public mauritanien est là, et il grandit.

Le rapport de la HAPA indique que le nombre d’utilisateurs d’Internet a augmenté en 2025 de 54 000 à 55 000 personnes, tandis que les utilisateurs des réseaux sociaux atteignaient environ 1,87 million à la fin de l’année.

Ce public ne manque pas d’informations. Il en reçoit même beaucoup trop.

Ce qui lui manque parfois, c’est une information fiable, expliquée et mise en perspective.

Il n’a pas besoin de dix versions du même communiqué.

Il a besoin d’un journaliste qui lui dise ce que ce communiqué signifie.

Il n’a pas besoin de vingt reprises d’une même déclaration.

Il a besoin de quelqu’un qui a pris le temps de vérifier ce qui se cache derrière cette déclaration.

C’est probablement là que se trouve le véritable défi de la presse mauritanienne.

Le problème n’est pas que nous ayons près de 293 sites d’information. Au contraire, cette richesse pourrait devenir un véritable atout.

Mais pour cela, il faut passer de la multiplication des plateformes à la diversification des contenus.

Il faut davantage de terrain, davantage d’enquêtes, davantage d’analyses et davantage de spécialisation.

Il faut surtout accepter que la qualité coûte du temps et de l’argent.

Le recul de la presse écrite, également relevé par la HAPA, ne doit pas être vécu comme la disparition de la presse. Le support change. Le journal passe du papier au téléphone, du quotidien imprimé au site web, puis aux réseaux sociaux, à la vidéo et au podcast.

Mais une chose ne devrait pas changer : l'exigence de vérité.

La technologie peut accélérer la diffusion de l’information. Elle ne peut pas remplacer le travail du journaliste.

Au fond, le débat ouvert par le rapport de la HAPA ne devrait donc pas être seulement : combien de sites avons-nous ?

La vraie question est beaucoup plus simple : qu’apportent-ils ?

Si chaque média apporte une information différente, une enquête, une analyse, une expertise ou un regard nouveau, alors les 293 sites constituent une richesse.

S’ils se contentent de publier les mêmes informations les uns après les autres, leur nombre devient beaucoup moins important.

L’avenir de la presse mauritanienne ne se jouera donc pas dans la course au nombre de sites ou au nombre de publications quotidiennes.

Il se jouera dans la confiance.

Cette confiance ne se décrète pas. Elle se construit lentement, article après article, enquête après enquête, vérification après vérification.

C’est peut-être finalement la meilleure manière de lire le rapport de la HAPA : non pas comme un constat d’échec, mais comme une invitation à franchir une nouvelle étape.

Après avoir multiplié les supports, il est temps de construire davantage de véritables médias.

Des médias qui ne se contentent pas de raconter ce qui s’est passé, mais qui prennent le temps de comprendre, d’expliquer et, lorsque cela est nécessaire, d’aller chercher ce que personne n’avait encore pris le temps de regarder.

Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique