
Depuis le tournant décisif du 3 août 2005, qui mit fin à plus de deux décennies de pouvoir du président Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, la trajectoire politique de la Mauritanie s’inscrit dans une tension permanente entre volonté proclamée de démocratisation et persistance de mécanismes de domination ancrés dans l’histoire du pouvoir étatique.
Pourtant, pour comprendre pleinement les débats actuels, il demeure essentiel de remonter plus en amont, jusqu’à la Constitution de 1991, véritable matrice institutionnelle de la Mauritanie contemporaine. Adoptée dans le contexte d’une ouverture politique contrôlée au début des années 1990, cette Constitution introduisit le multipartisme, formalisa l’élection présidentielle au suffrage universel et posa les bases d’un État de droit moderne, tout en conservant de larges prérogatives au pouvoir exécutif. Elle constituait à la fois une avancée juridique indéniable et un compromis politique permettant la continuité d’un système fortement présidentialisé. C’est ce texte fondateur, révisé à plusieurs reprises, qui structure encore aujourd’hui l’ensemble des débats relatifs aux mandats, à leur durée, à leurs limitations, à l’équilibre des pouvoirs et à la légitimité institutionnelle.
Le coup d’État de 2005, conduit par le Conseil militaire pour la justice et la démocratie, se présenta comme une rupture destinée précisément à restaurer l’esprit de cette Constitution en empêchant la confiscation durable du pouvoir (Dadah 18 ans, Taya 21 ans). La transition de 2005-2007, marquée par le référendum constitutionnel de 2006, introduisit des garde-fous essentiels : réduction du mandat présidentiel à cinq ans, limitation stricte à deux mandats, encadrement de l’âge des candidats. Pour la première fois, l’idée d’alternance devenait juridiquement verrouillée, traduisant une volonté collective d’éviter le retour aux présidences prolongées qui avaient façonné l’histoire politique nationale.
L’élection de Sidi Ould Cheikh Abdallahi en 2007 symbolisa alors l’espoir d’une normalisation démocratique durable et d’une sortie progressive de la tutelle militaire.
Cet espoir fut brutalement interrompu par le renversement de 2008 mené par les généraux Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, révélant la fragilité persistante des institutions civiles face au pouvoir sécuritaire. La période qui suivit combina recherche de légitimation électorale, stabilisation sécuritaire, restructuration politique interne, encadrement du jeu institutionnel, centralisation du pouvoir exécutif et maintien formel des règles constitutionnelles, notamment la limitation des mandats que le président Aziz finit par respecter en 2019. Cette alternance entre deux chefs d’État issus du même système politico-militaire, mais opérée par les urnes, constitua néanmoins une première dans l’histoire du pays et fut perçue comme un pas vers une stabilisation institutionnelle relative.
Dans cette séquence politique marquée par la recherche de stabilisation institutionnelle, la révision constitutionnelle de 2017 illustra une dynamique particulière : celle d’un usage politique de la réforme institutionnelle mêlant rationalisation de l’État et redéfinition des équilibres de pouvoir. La suppression du Sénat, la création de conseils régionaux et la modification des symboles nationaux traduisirent une volonté de refondation partielle, tout en suscitant des interrogations sur l’affaiblissement des contre-pouvoirs. Et pourtant, la question la plus sensible ; celle d’un éventuel troisième mandat présidentiel ; demeura alors écartée, tant elle touche au cœur du pacte constitutionnel issu de la transition de 2006.
Depuis l’accession au pouvoir du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani en 2019 puis sa réélection en 2024, le paysage politique semble osciller entre consolidation institutionnelle et apaisement relatif du climat politique
C’est dans ce contexte qu’émerge aujourd’hui la perspective d’un dialogue national inclusif, présenté comme un cadre de concertation élargi destiné à traiter les grandes questions politiques, économiques et sociales. Or, l’histoire récente de la Mauritanie montre que ces moments de concertation, d’abord exceptionnels, sont progressivement devenus un mode récurrent de régulation politique, révélant à la fois une maturité du débat public et l’incapacité structurelle des institutions ordinaires à absorber seules les tensions nationales.
Autour de ce dialogue en gestation se cristallisent désormais de multiples spéculations, parmi lesquelles figure la possibilité d’une révision constitutionnelle touchant à la limitation des mandats présidentiels, hypothèse évoquée dans certains cercles politiques et relayée par des voix issues même de la majorité parlementaire. Qu’elles soient fondées ou non, ces rumeurs réactivent une mémoire politique encore vive : celle des périodes où la modification des règles du jeu institutionnel servait de prélude à une reconfiguration du pouvoir. Elles rappellent surtout que la limitation des mandats, loin d’être un simple dispositif juridique, constitue l’un des piliers symboliques de la transition démocratique post-2005 et l’un des rares consensus durables de la vie politique mauritanienne.
Dans ce moment de pré-dialogue chargé d’attentes, de soubresauts, d’inquiétudes et d’espoirs mêlés, il apparaît dès lors nécessaire de rafraîchir la mémoire collective en retraçant le parcours de la Constitution de 1991, ses révisions successives, les ruptures qu’elle a traversées et les promesses qu’elle continue de porter. Car au-delà des conjonctures politiques et des équilibres de pouvoir, la véritable question demeure celle de la fidélité à l’esprit républicain : celui d’un État fondé sur l’alternance, la transparence de l’action publique, la légitimité électorale, la limitation du pouvoir et la primauté du droit.
À l’épreuve du temps comme aux soubresauts de la conjoncture, une constante demeure, silencieuse mais décisive : la fidélité à l’esprit républicain.
L’histoire récente de la Mauritanie montre que chaque fois que cet esprit a été préservé, la stabilité a progressé ; chaque fois qu’il a été fragilisé, l’incertitude est revenue. C’est pourquoi le débat actuel dépasse la seule question d’un mandat ou d’une révision : il engage la continuité même du pacte constitutionnel et, avec lui, l’avenir démocratique du pays.
Haroun Rabani
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